Gueules cassées

Publié le par Jean-Etienne ZEN

Gueules cassées

14-18: Reconstruire les corps

____ Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ?...

Après la guerre, il fallut reconstruire.

Tant de villes détruites, de lieux dévastés!

Tant de noms gravés sur des croix de bois!

Tant de familles où les absences sont douloureusement présentes!

____ Et aussi, chez les survivants, tant de corps mutilés, dans cette guerre industrielle inédite, où le face à face combiné à l'usage massif des obus et des mitrailleuses fit des ravages indescriptibles

__ Les plus spectaculaires: les gueules cassées, lors de l'apocalypse des bombardements parfois incessants

Mais aussi des esprits disloqués chez les soldats de la honte, qu'on a voulu cacher..

__ Des traumatismes indicibles .

600000 veuves. 1 million d'orphelins.

____Parmi les millions de blessés physiques, certains ne pouvaient même plus être reconnus par leurs proches, tant leurs visages étaient défigurés.

Ces « gueules cassées », comme les a baptisées le colonel Picot, premier président de l’Union des Blessés de la Face et de la Tête, sont devenues le symbole des douleurs provoquées par ce conflit...

Très peu de soldats ont donc pu échapper à la blessure : on estime que 40% du contingent français fut touché de façon invalidante et que 11 à 14% de ces blessés l'ont été au visage...

Les récits et les témoignages en rendent compte

« Il est mort, mais cet autre non. Et c’est bien pis. Comment un éclat d’obus seul a pu faire une telle blessure ! Oh, cachez cette face hideuse, cachez-la. Je détourne les yeux, mais j’ai vu et je n’oublierai pas, dussé-je vivre cent ans. J’ai vu un homme qui à la place du visage avait un trou sanglant. Plus de nez, plus de joues ; tout cela avait disparu, mais une large cavité au fond de laquelle bougent les organes de l’arrière-gorge. Plus d’yeux mais des lambeaux de paupières qui pendent dans le vide. Cachez ce masque d’horreur... et cet autre au profil de fouine dont le maxillaire inférieur a été emporté… » (cité par Sophie Delaporte dans Gueules Cassées, les blessés de la face de la grande guerre)....

« J'appartiens pour toujours à un groupe d'hommes stigmatisés, à la face ravagée et qui n'a plus rien d'humain. Nous sommes une chose sans nom. Un amas monstrueux de chairs déchiquetées, de pansements, de pus, de fièvres empaquetées, le tout teinté par l'ombre des canons » (témoignage cité par Martin Monestier dans Les Gueules cassées, 2009).

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Des artistes s'efforcent de rendre compte de l'horreur.

Des écrivains, comme Guillaume Apollinaire, évoquent le désastre physique qui les marquera toute la vie:

Une belle Minerve est l'enfant de ma tête

Une étoile de sang me couronne à jamais

La raison est au fond et le ciel est au faîte

Du chef où dès longtemps Déesse tu t'armais

C'est pourquoi de mes maux ce n'était pas le pire

Ce trou presque mortel et qui s'est étoilé

Mais le secret malheur qui nourrit mon délire

Est bien plus grand qu'aucune âme ait jamais celé

Et je porte avec moi cette ardente souffrance

Comme le ver luisant tient son corps enflammé

Comme au cœur du soldat il palpite la France

Et comme au cœur du lys le pollen parfumé

(Calligrammes, 1918)

Roland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919:

« A l'hosto où j'étais, ça ne désemplissait pas. On se balade réunis comme on est blessé, c'est crevant. Ceux à qui il manque un bras ou bien qui ont la tête amochée, ils s'en vont en bande, parce que leur blessure, çà ne les empêche pas de marcher, ils peuvent faire vinaigre. […] Les civils n'y font plus attention ; ils disent comme ça que maintenant ils ont pris l'habitude. Les gars l'ont pas, eux, l'habitude, tu peux en être sûr... J'avais un social qui avait eu le bas de la tête enlevé, il n'osait pas se montrer, il avait honte ».

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