Turquie; nouveau seuil?

Publié le par Jean-Etienne ZEN

(C'était il y a trois ans...)
 Tourisme pas cher, politique à courte vue 
_____________________________________Dans ce pays en voie de rapide développement économique, le pouvoir se trouve brutalement soumis à l'épreuve de la place publique. (1)
 La démocratie turque, sous le contrôle de l'AKP, se trouve ébranlée, sans que l'on puisse prévoir la suite des événements et l'avenir d'un pouvoir de plus en plus autocratique mais gardant le soutien des masses et des milieux d'affaires, notamment les Tigres anatoliens, ces nouveaux businessmen, qui ne croient plus en l'Europe. 
Mais une nouvelle génération se lève.
 La "victoire" d''Erdogan semble fragile, au sein d'un modèle social et politique lui-même fragilisé.
___La Turquie est la première prison au monde pour les journalistes (2)
Au pays qui a connu la première révolution laïque des pays musulmans,  Erdogan avance ses pions contre la laïcité et l'islam est plus favorisé que les écoles ou les hopitaux. 
___Marc Pierini, ambassadeur de l'Union européenne en Turquie pendant cinq ans, livre à la fois un témoignage personnel et sensible, et une analyse des défis auxquels fait face la quinzième puissance économique mondiale, qui sera le pays le plus peuplé de l'Union européenne (UE) si le processus d'adhésion aboutit. Marc Pierini décrit subtilement les multiples paradoxes turcs : d'un côté, une européanisation à marche forcée, stimulée par les interminables négociations d'adhésion mais aussi par une croissance économique exceptionnelle (dont les acteurs principaux sont souvent ces "Tigres anatoliens" que l'auteur qualifie de "calvinistes islamiques") ; de l'autre, une évolution politique ambiguë : renforcement de la démocratie par la mise à l'écart de l'armée, mais mise en cause de la laïcité. Les dix ans au pouvoir de l'AKP, c'est une modernisation de l'administration salutaire mais aussi un conservatisme social pesant et des menaces sur la liberté d'expression. Selon Marc Pierini, les succès de ce parti et le désenchantement à l'égard de l'UE peuvent raffermir les tendances au conservatisme, au nationalisme et à l'intolérance. L'auteur n'exclut pas le maintien de la Turquie dans la catégorie des démocraties "de seconde classe" mais il ne croit pas à l'hypothèse d'une dérive radicale, à cause des puissants points d'ancrage que sont les liens économiques avec l'UE, l'appartenance à l'OTAN et l'héritage kémaliste : une Constitution laïque et une ambition de "marche vers l'Occident" qui n'est pas près de disparaître..."
Un kémalisme cependant menacé et une ouverture économique de plus en plus tournée vers l'Est.
______Paradoxes d'un pays, entre conservatisme et  mutations profondes. 
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(1)__ Gezi symbolise l’expression des nouvelles exigences démocratiques, de la conscience urbaine et des valeurs de la civilité dans la vie publique. Gezi est devenu le lieu de rassemblement public contre la polarisation politique et pour le dépassement des anciens clivages entre laïcistes et islamistes, nationalistes et kurdes, sunnites et alevis, voire des supporters des clubs de football rivaux. La parole et les esprits se sont libérés par le détournement des mots et des actes répressifs à leur égard par l’usage de l’humour et la résistance pacifique. Le mouvement public de Gezi a fait respirer l’espace public en mettant en scène un mode de vivre ensemble carnavalesque et festif, optimiste et convivial.   
Le mouvement Gezi était une opportunité pour une démocratie plus pluraliste et pour une société réconciliée avec elle-même.
Le gouvernement a raté cette occasion. L’intervention violente de la police, son usage sans distinction de la violence contre les  jeunes, les femmes, les enfants, les médecins, les avocats, et la chasse ouverte aux manifestants jusqu'à l’intérieur même des hôtels qui accueillaient les blessés montrent que le pouvoir est entré dans une spirale du déni. L’aveuglement, la surdité et la cruauté du pouvoir ne fait qu’accentuer le sentiment d’injustice. Contre le mouvement de citoyens minoritaires de la place publique de Gezi, le gouvernement organise des meetings avec ses partisans pour démontrer sa popularité. Il s’agit d’une démonstration de force et de nombre où Erdogan affiche son leadership auprès de ses électeurs.
Ce qui se joue actuellement en Turquie, c’est la dispute sur le sens à donner à la démocratie. Le pouvoir AKP reste campé sur la notion de la démocratie qui tire sa légitimité par la majorité des urnes. La contestation de Gezi fait primer le rôle de la place publique comme un des piliers de la démocratie pluraliste...
Le pouvoir a été mis à l’épreuve par le mouvement de la place publique. Il a échoué. Depuis, il ne cesse de durcir sa réaction. Il ressuscite les anciens clivages du passé pour légitimer sa ligne de conduite autoritaire et répressive. Il recule dans le temps. La tradition de l’Etat républicain laïque et autoritaire est blâmée comme si l’AKP n’était pas au pouvoir depuis une décennie. Il reprend à son compte un discours de l’opprimé, il désigne du doigt tout opposant comme potentiel instigateur d’un coup d’Etat contre un pouvoir démocratiquement élu...
L’AKP, soucieux de se définir comme un mouvement « conservateur démocrate », avait amené les nouvelles classes à s’intégrer dans les expériences de la modernité. Sa politique moralisante nie non seulement l’existence de ces classes moyennes urbaines, mais risque surtout de faire de l’islam une politique intrusive dans la vie publique.
Les mouvements de protestations autour du parc Gezi demandent depuis le début le respect pour la pluralité des modes de vie. Certaines plumes de la mouvance islamique ont donné leur soutien. Ils ont publié un texte s’adressant aux musulmans « ô vous musulmans », où l’on compte parmi les signataires des intellectuels islamiques de renom. Ce texte est un véritable « manifesto ». Voici les grandes lignes de sa lecture du mouvement Gezi. Il commence en condamnant la violence : « Ceux qui voulaient protéger les arbres des pauvres se sont heurtés à la face la plus dure de l’arrogance…. La morale musulmane n’accepte pas de tout réduire à l’argent et au pouvoir ». Il réfute la thèse du complot laïc : « Nous condamnons le ravivement de la confrontation entre laïques et religieux….Etre les opprimés d’antan ne justifie pas d’être aujourd’hui du côté de l’oppresseur ». Ils font appel au sens intime de la foi et au sentiment personnel de justice: « Ce n’est pas parce que  nous avons peur que l’on intervienne contre nos foulards, nos mosquées, notre culte que l’on doit donner raison à tout prix à un pouvoir qui s’éloigne du sens de la justice. » Pour eux, ce n’est pas à l’Etat ou à un parti de protéger la religion. 
Ce sont les intellectuels musulmans croyants qui forment les premiers rangs des sceptiques de la politisation de l'islam et de son instrumentalisation dans la polarisation de la société. Ce manifeste témoigne de l’existence des rencontres transversales et de la solidarité éthique entre musulmans et séculiers dans ce nouveau seuil à franchir pour la démocratie turque. Dans cette étape, le parti AKP est mis à l’épreuve dans sa notion de la démocratie majoritaire mais également dans sa conception d’être musulman..."
(2)__A l’occasion de la publication de son bilan annuel, Reporters sans frontières rend publiques les conclusions d’une enquête de plusieurs mois sur les journalistes emprisonnés en Turquie.
« Avec 72 professionnels des médias actuellement emprisonnés, dont au moins 42 journalistes et 4 collaborateurs le sont en lien avec leur activité professionnelle, la Turquie est la plus grande prison du monde pour les journalistes. Un triste paradoxe pour un pays qui se présente comme un modèle régional de démocratie. Cet état de fait, inédit depuis la fin du régime militaire, n’a pourtant rien d’étonnant, au regard des problèmes structurels de la justice turque : un cadre législatif encore largement répressif, aux dispositions si larges et floues qu’elles autorisent tous les excès ; une culture judiciaire volontiers paranoïaque, arc-boutée sur des objectifs sécuritaires au mépris des droits de la défense et de la liberté de l’information. La grande majorité des journalistes emprisonnés sont des représentants de médias pro-kurdes, ce qui souligne une nouvelle fois le caractère indissociable de la liberté de l’information et de la recherche d’une solution pacifique à la question kurde », a rappelé l’organisation...."
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