14-18: commémoration désuète?

Publié le par Jean-Etienne ZEN

 
  Pourquoi encore commémorer?  
                                                         Le dernier poilu nous a dit au revoir il y a cinq ans.
   Nous n'échapperons pas au  11 novembre, non célébré en Allemagne.  Celle-ci se souvient de la terrible Nuit de Cristal, il y a 75 ans. Une conséquence d'une aventure politique qui doit beaucoup au Traité de Versailles de 1919, à ses clauses léonines.
                  On peut trouver mille et une raisons de revenir sur cette boucherie européenne, première guerre industrielle, d'une brutalité inouïe, qui laisse encore sur nos terres des traces mortelles(1)
   On ne peut "fêter" un tel événement, aboutissement d'un affrontement d'intérêts puissants, de nationalismes chauffés à blanc, mais il n'est pas superflu de se resouvenir, sans instrumentalisation, et surtout d'analyser ce qui s'est produit et pourquoi, encore et toujours...On ne voit pas bien ce que les batailles économiques du moment viennent faire avec la mémoire des événements. Les leaders politiques sont toujours tentés d'instrumentaliser le passé, de le héroïser aussi. Il faut sortir du mythe patriotique comme de la liturgie nationale.
      La seule émotion ou la simple curiosité légitime, mais souvent  purement museale, détournent de la nécessaire réflexion qui peut toujours se faire, à la lumière de nouvelles recherches, comme celle, récente de Christopher Clark, un livre que je viens de terminer, extrêmement fouillé, impressionnant d'érudition, relançant un débat que l'on croit toujours clos. Mais dans la recherche historique, il n'y a pas de clôture.
    Les problèmes du présent ne sont pas absents de ce que certains appellent un emballement commémoratif . Impossible tout à fait de s'abstraire du présent pour adopter le point de vue de Sirius. La vérité historique n'est qu'un horizon...
Les lecture politiques de ce passé traumatisant sont diverses, diversement riches ou éloquemment  partielles...
    "... La Première Guerre mondiale, comme les révolutions, sont des temps courts qui pèsent sur le temps long! Depuis quelques années, il y a une sorte d’emballement commémoratif en termes de commerce mais aussi de passions et de luttes politiques autour de l’histoire. Cela est stimulant par rapport aux temps sombres de l’idéologie de «la fin de l’histoire» des années 1990. Mais, en même temps que l’on prend la mesure d’un enjeu social grandissant, on saisit aussi combien les enjeux politiciens poussent à des schématisations ou des omissions par rapport à des savoirs scientifiques, eux-mêmes soumis à leur temps...
        Concernant la Grande Guerre, elle est l’objet de débats interprétatifs entre historiens, traduits en initiatives muséales et présents dans les contenus des enseignements. Le rapport remis par le conseil scientifique du centenaire rappelle la diversité des analyses, comme par exemple sur la considération à accorder aux soldats condamnés par les tribunaux militaires, en particulier aux fusillés. Un gouvernement ou, de façon plus globale, les représentants de la nation doivent-ils se cantonner à l’observation du débat scientifique? Sans parler de tournant et de lecture officielle univoque, les pouvoirs publics ont à disposition à travers ce long rapport suffisamment d’éléments pour pouvoir favoriser l’expression de relectures de la Première Guerre qui incluent l’importance des résistances à la guerre, à son organisation, aux ordres, à la violence, et qui fassent place à la diversité des idées et sentiments pacifistes. Les éléments sont fournis, le reste est une question de courage politique...
        L’histoire ne repasse jamais les plats. Une solution qui a réussi autrefois peut s’avérer désastreuse dans un contexte nouveau. Mais on peut dégager les caractères qui donnent à cette guerre sa figure exceptionnelle. Premièrement, c’est une guerre mondiale. On ne peut la réduire à sa dimension franco-allemande, bien qu’elle soit essentielle. Elle n’est pas née d’un conflit entre la France et l’Allemagne. Elle s’est jouée aussi sur d’autres fronts. Elle a impliqué de multiples nations, au point que les deux tiers des 10 millions de militaires morts à, ou de, la guerre ne sont ni français ni allemands. Elle a bouleversé la carte et l’économie du monde. En outre, privilégier l’aspect franco-allemand conduit souvent à faire de la Seconde Guerre mondiale la conséquence inévitable du traité de Versailles : c’est oublier la crise économique et innocenter Hitler de la catastrophe qu’il a voulue. 
Deuxièmement, ce n’est pas seulement une affaire de militaires. L’issue a dépendu de la résistance des populations civiles et de leur mobilisation. La France et la Grande-Bretagne ont réussi à maintenir au minimum acceptable les conditions de vie de leur population, malgré l’effort de guerre. Pas les empires russe, allemand et autrichien. L’effondrement du front intérieur est l’une des causes de la défaite de l’Allemagne : dans l’été 1918, les magasins sont vides, les communes approvisionnent au marché noir leurs soupes populaires, des bandes parcourent les campagnes, le pays est à la dérive. Et, enfin troisièmement, pour moi, la guerre de 1914 constitue un tournant fondamental parce qu’elle met en question l’État-nation. Elle couronne un siècle d’affirmation des nationalités. Parler de « guerre civile européenne » est absurde : si l’on fait abstraction des nations et du nationalisme, elle devient incompréhensible. Mais elle a imposé l’idée que, pour éviter le retour des guerres, il fallait limiter la souveraineté des nations. La Société des nations est le début d’un ordre international...."
                      Il est donc important de revenir aux faits, par delà les anecdotes, en corrigeant certaines légendes, et d'abord de reprendre à nouveaux frais le problème complexe des causes, du fatal enchaînement, des plus lointaines aux plus proches. 
   Dans un livre récent, très fouillé, l'historien australien C.Clark remet en lumière et en question le contexte des dernières années, des derniers mois, des derniers jours qui ont précédé l'enclenchement fatal.      
          Difficile de résumer un ouvrage aussi dense et érudit. Par exemple, il éclaire d'un jour nouveau la germanophobie et l'intransigeance de Poincaré, les hésitations de l'Angleterre, la course serbe aux armements , encouragée et financée par la France, le militarisme d'une Russie qui essaie de combler à grands frais son retard  et mobilise la première, encouragée par Poincaré, le déclin d'une Autriche-Hongrie pourtant prospère, qui cherche dans les Balkans de nouvelles ouvertures, le scepticisme du Kaiser, comme surpris par l'emballement final....Il pointe bien les diverses responsabilités, montre les occasions manquées, les malentendus. Rien n'était fatal à ses yeux. Mais tous allèrent au désastre... comme des somnanbules. Tous mesuraient les conséquences prévisibles, personne ne prétendait vouloir l'affrontement. Cet aveuglement est la plus grande énigme qu'il s'efforce de déchiffrer. 
      La responsabilité de l'Allemagne, jugée longtemps centrale, même hors propagande, est tempérée.. Ce qui ne manque pas de relancer les débats entre historiens des deux côtés du Rhin.
"... On a eu une large discussion, dans les années 1960, sur les causes de la première guerre mondiale. La thèse de l’historien allemand Fritz Fischer a attribué la responsabilité de la Grande Guerre à l’Allemagne. Après de nombreux débats, la thèse fut acceptée, notamment au regard des actions diplomatiques du pays, même si pour de nombreux historiens, les autres puissances gardent également une part de responsabilité.
Cette année, le livre de l’historien australien Christopher Clark, Les Somnambules [Flammarion, 2013, voir cet article de La Croix] fait beaucoup de bruit chez nous. Car il repose de manière un peu provocante sur la thèse de la responsabilité partagée..."
_______________________________________________(1) Sur l'horreur et l'absurdité de cette guerre, jusqu'au derniers instants, sur les traumatismes subis et les tristes suites des événements, le roman de Pierre Lemaitre:Au revoir là-haut est passionnant et fort, écrite d'une langue hallucinée, presque célinienne, si vivante qu'on ne peut lâcher la lecture.
__________Relire le discours de Jean Jaurès
 ______Combien de temps la commémoration du 11 novembre conservera-t-elle un sens ?
__Ce qu'on lisait dans les tranchées
__Les carnets de Ernst Jünger 
__Les poilus: quel consentement
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