Les labos et les médecins

Publié le par Jean-Etienne ZEN

 

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             Après tant de scandales révélés, de grands groupes pharmaceutiques n'ont plus le vent en poupe, mais beaucoup gardent encore un pouvoir démesuré concernant la mise sur le marché de médicaments parfois inutiles, potentiellement dangereux ou insuffisamment testés.
    Le contrôle politique des institutions sanitaires a encore beaucoup à faire.
Notamment dans le domaine de la formation médicale...et pas seulement concernant les cadeaux généreusement offerts.
     Une récente affaire vient nous le rappeler, qui fait débat dans le monde médical. Il suffit que quelques langues se délient pour faire apparaître d'étranges complicités entre des intérêts divergents: le profit des grandes firmes (qui n'est pas mince) et l'efficacité éclairée des praticiens dont la formation initiale et continue devrait être à l'abri des pressions du marché.
      Depuis l'affaire du Mediator,  les conflits d'intérêts sont toujours bel et bien d'actualité dans ce domaine. L'enfumage et la manipulation demeurent, les labos, toujours à l'affut, ayant d'excellents relais dans le corps médical.
    La publicité mensongère est encore une pratique régulièrement dénoncée et échappe encore souvent à la Haute Autorité de santé (HAS)
Après le Viox et le Mediator qui ont mis à jour d'étranges intérêts croisés, la politique du contrôle des médicaments doit encore être renforcé.
    La transparence reste encore largement un mythe et la résistance au pouvoir des labos est encore faible et minoritaire dans le monde médical.
    Il faut revoir la pertinence des prescriptions des médicaments, et la formation initiale et continue des médecins, souvent sous contrôle à leur insu.
           Mais les principes libéraux de Bruxelles font office de freins dans la mise en place et l'efficacité d'organismes de contrôle étatique plus efficaces.
           "...Un organisme gestionnaire du développement professionnel continu (OGDPC) a été créé. Il s’agit d’une sorte de banque, qui reçoit l’argent de l’assurance maladie (notamment grâce à une taxe sur l’industrie pharmaceutique). Chaque profession y est représentée par une commission scientifique indépendante (CSI), chargée d’agréer les structures qui souhaitent former les professionnels en s’assurant de la qualité scientifique des programmes et de leur indépendance financière (gouvernance, CV des membres, liens d’intérêt, etc.). Parmi les médecins, il existe une CSI pour les généralistes. Et une autre pour les spécialistes.
Auparavant, les formations étaient en grande partie gérées par des centrales syndicales représentatives de la profession médicale. Mais les directives européennes sur les services (dites Bolkestein) imposent un marché ouvert de la formation. Pas question d’interdire à une entreprise d'intervenir sur celui-ci. Toute la question est de savoir si ces entreprises peuvent être en partie financées par l'industrie pharmaceutique.
Dès le printemps 2013, la CSI des médecins se prononce pour qu’il ne puisse pas y avoir « de financement des entreprises fabriquant ou distribuant des produits de santé dans les recettes totales de l’organisme ». Or, en juillet 2013, un arrêté du ministère prend le contre-pied de cette demande et autorise les organismes agréés à être financés par des labos.
Deuxième problème : pour être agréés, les organismes qui veulent être certifiés n’ont à envoyer qu’un seul programme de formation. La CSI doit juger sur ce seul programme, une sorte d'« appartement témoin », sans rien savoir de ce qui sera fait par ailleurs.
Pas de garantie de qualité. Aucune certitude d’indépendance. Les médecins s’insurgent. En septembre, ils écrivent à la ministre pour lui annoncer qu’ils entament un boycott de l’OGDPC et se retirent du dispositif. Dans leur missive, ils dénoncent « un système trop complexe », sans « les moyens adaptés » avec « des marges de manœuvre anecdotiques ». Ils s’estiment dans l’incapacité de faire leur travail face à un seul « programme vitrine », susceptible d’être présenté par des opérateurs ayant en réalité des objectifs purement commerciaux.
Dans ce courrier cinglant, le CSI s’estime dans l’impossibilité de garantir l’indépendance des programmes de développement professionnel : « Vous nous demandez de cautionner les dérives que va structurellement provoquer le dispositif. » En octobre, face à ces critiques radicales, la ministre de la santé choisit de temporiser et de demander son avis à l’IGAS. Or l’inspecteur en charge vient d’envoyer ses premières conclusions au ministère (le rapport définitif devrait être rendu dans environ 6 semaines). Au ministère, on explique que les dites conclusions ne sont pas conclusives.
Au vu de l’expertise, une chose apparaît certaine : un simple décret ne pourrait pas interdire toute relation commerciale entre un organisme agréé et l’industrie pharmaceutique. En revanche, une loi le pourrait. « Politiquement, cette solution aurait notre préférence », assure-t-on au ministère. Mais une telle réglementation pourrait s’attirer les foudres de Bruxelles. C’est en tout cas l’avis des services juridiques du ministère, également consultés sur le sujet.
La ministre se trouve donc face à un choix éminemment politique et symbolique. « Si le marché de l’offre DPC se structure et est porté par des entreprises commerciales, on aura échoué », explique-t-on au ministère, où l'on se montre embarrassé au vu du climat actuel et des multiples affaires récentes....
D’autant que parmi les premières offres de DPC adressées aux médecins, certaines ne manquent pas d’interroger (comme des formations proposées dans certains hôtels de luxe outre- mer)... qui permet de « combiner l’utile à l’agréable ».
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