Des épidémies et des hommes

Publié le par Jean-Etienne ZEN

Chocs historiques.      

                         Si le phénomène que nous vivons est profond, durable et perturbant, s'il est capable de ralentir et de modifier la vie économique et sans doute politique, de la manière que nous observons, il n'est pas le premier.

    Mais nous oublions vite ces épisodes tragiques qui ont affecté l'histoire des hommes, pour ce que nous pouvons en savoir, et qui les ont laissés bien plus démunis que nous, subissant souvent l'événement, court ou durable, mais terriblement mortifère, comme une manifestation de puissances extérieures se déchaînant contre eux de manière punitive.

   Elles ont eu souvent des incidences importantes sur le cours des événements, dans l'histoire humaine, au point d'en modifier les données par ses conséquences ou de contribuer à remettre en cause un système établi, comme la peste justinienne, qui eut des conséquences profondes et durables. au niveau du cours des choses comme des croyances et des institutions établies.

               "..Malgré l’effondrement de sa partie occidentale sous la pression des Barbares au Ve siècle, l’empire romain perdure en Orient autour de Constantinople, la « nouvelle Rome ». Vers elle convergent les routes commerciales de la mer Baltique à l’Égypte nourricière, de la mer du Nord à la mer de Chine !

L'empereur Justinien promulguant le Code, Maître du Retable Beaussant, vers 1480, Paris, musée du Louvre.

Par la mer Rouge et l’océan Indien, les Romains se procurent des marchandises précieuses, soie et épices en premier lieu. Ils les paient avec l’or venu du sud du Sahara et cet or rejoint ainsi les chambres fortes du sous-continent indien. Seule la Perse sassanide fait entrave à ce fructueux commerce.

      Arrivé sur le trône en 527 à la mort de son oncle Justin, Justinien s’affirme rapidement comme un empereur à poigne. Soutenu par sa femme Theodora, il mate dans le sang la sédition Nika en 532. Il fait également compiler le droit romain du Corpus iuris civilis de 528 à 534, intégrant à la fois les anciennes lois et les plus récentes.

    En matière de politique extérieure, il conclut en 532 un traité de paix avec les Perses afin d’avoir les mains libres pour restaurer son autorité sur l’Occident romain.

    La reconquête est entamée en 533-34 en Afrique vandale, poursuivie avec l’Italie ostrogothique à partir de 535 et complétée plus tard, en 552, par la prise de la Bétique (Andalousie). Mais il doit en même temps affronter un ennemi autrement plus redoutable que les Perses et les Germains…

    La peste entre dans l’empire romain en suivant la route commerciale de la mer Rouge : elle se manifeste à l’été 541 à Péluse, sur le delta du Nil. Une fièvre s’installe puis des ganglions gonflent et les malades meurent très vite, provoquant un effet de sidération dans la population.

     Une fois à Alexandrie, l’un des carrefours de l’Empire, elle profite des rats embarqués sur les navires pour gagner les ports de toute la Méditerranée. Les puces commencent par s’en prendre aux rats du lieu, puis après quelques jours, une fois tous les rongeurs tués, elles s’attaquent aux hommes. La population n’a pas les moyens de se prémunir contre la pestilence alors même qu’elle en est informée.

   À court terme, l’empire byzantin semble surmonter la crise. Tant bien que mal, Justinien et son général Bélisaire parviennent à compenser les pertes dans l’armée pour mener à bien leurs entreprises militaires, mais la crise est aussi économique. Il n’y a plus d’argent pour payer les soldats et malgré une pression fiscale maximale, les impôts ne rentrent plus par manque de contribuables. En 553, Justinien est obligé d’effacer les impôts dus depuis l’épidémie. Aucun de ses successeurs ne parviendra à surmonter la situation : trop peu d’hommes pour gérer un empire trop grand qui ne parvient pas à réduire ses ambitions et s’épuise dans d’interminables guerres avec la Perse.

Saint Sébastien intercède auprès de Dieu pour conjurer la peste, Josse Lieferinxe, XVe siècle, Baltimore, Walters Art Museum.En effet, une fois la première vague passée, l’épidémie frappe de nouveau une vingtaine de fois en deux siècles, la dernière vague étant attestée en 750. L’auteur (inconnu) des Miracles de saint Demetrius décrit ainsi la situation catastrophique de Thessalonique en 597 : « Ni les bébés, ni les femmes, ni la fleur de la jeunesse, ni les hommes en âge de porter les armes et de servir la cité n’étaient épargnés par la maladie : seuls les vieux y ont échappé [sans doute avaient-ils été immunisés lors de la précédente épidémie] ». De nouvelles habitudes se prennent comme celle de fuir les villes : en 747-748, l'empereur Constantin V lui-même s’installe à Nicodémie et « télétravaille » au moyen de dépêches officielles.

   Au total, les estimations varient beaucoup mais le nombre de décès sur ces deux siècles se chiffre en millions dans un empire d'Orient qui devait alors compter environ trente millions d'habitants et ne plus en voir que la moitié à la fin du VIème siècle (un demi-millénaire plus tôt, à son apogée, l'empire romain pouvait avoir cinquante millions d'âmes).

    La peste et ses conséquences sur l’organisation administrative contribuent à distendre les liens entre la capitale et ses possessions, surtout en Occident. Le pape Pélage II ayant succombé à la maladie le 8 février 590, son successeur Grégoire le  Grand (590-604) organise en avril une grande procession contre le fléau, au cours de laquelle la tradition postérieure rapporte qu’il aurait porté une image de la Vierge attribuée à saint Luc.

    Dans un contexte de forte angoisse religieuse, il s’affirme comme le protecteur des Romains dont il gère aussi le ravitaillement, l’administration impériale – puisque Rome se trouvait encore théoriquement dans l’Empire – n’étant pas à même de le faire : l’épidémie contribue ainsi, indirectement, à l’affirmation de la papauté en tant que puissance territoriale.

    La peste frappe profondément l’Europe, jusqu’à l’Irlande, même si les sources sont bien moins nombreuses et ne permettent pas d’en évaluer la gravité. Elle fait un retour violent dans les années 660, en Angleterre à partir de 664 : l’archevêque de Cantorbéry Didier et le roi du Kent Earconberht succombent tous deux. Son influence sur les transformations sociales et économiques s’avère toutefois impossible à préciser en l’absence de sources précises, comme dans les régions.

   C’est toutefois plus à l’Est que les conséquences sont les plus profondes : la saignée humaine subie par les empires romain et perse les a laissés vulnérables face aux armées issues d’une des rares régions qui n’avait pas été touchée par la peste, l’Arabie. L’ascension fulgurante de l’islam et ses victoires militaires déroutantes de facilité ne peuvent être appréhendées en oubliant les ravages de la peste, même s’il n’est pas question de les réduire à ce seul aspect.

     Pourquoi la peste est-elle arrivée en 541 et pas avant, ou après ? L’hypothèse souvent retenue aujourd’hui lie cette date à la vague de froid des années 530 et 540, d’une intensité exceptionnelle. Elle est la conséquence d’une part d’une tendance de fond à un refroidissement du climat depuis la fin de l’optimum climatique romain, au milieu du IIème siècle, et d’une éruption volcanique colossale survenue en 536 et peut-être d’une seconde en 539 ou 540.

     Les chroniqueurs notent la disparition du soleil en 536 et les analyses dendrochronologiques confirment que les dix ans qui suivirent cette année furent les plus froides de notre ère. Le lien entre ces conditions climatiques et l’épidémie de peste est très vraisemblable mais n’est pas établi avec certitude : les rongeurs ont-ils modifié leurs habitudes en raison des conditions climatiques ? Se sont-ils multipliés parce que les pluies intenses de ces années avaient accéléré la croissance de la végétation ?

     Quoi qu’il en soit, le climat plus froid et humide a aggravé les effets de la peste justinienne : il a occasionné une forte baisse des récoltes, notamment en Italie, et occasionné des disettes qui, en affaiblissant les organismes, les ont rendus plus réceptifs à la maladie...."

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